Les émissions radiophoniques critiquant à outrance «la
corruption» et «les pratiques dictatoriales»
d’un gouvernement donné, et les réponses
indignées que de telles accusations suscitent, font partie
aujourd’hui du paysage médiatique haïtien nimbé
de plus en plus de l’essaim bourdonnant des réseaux
sociaux. Opposants et défenseurs de tel ou tel régime
se barricadent dans leurs studios, attaquent et contrattaquent avec
les propos les plus cinglants. Et de part et d’autre, fuse à
outrance une rhétorique populiste qu’aurait sans doute
appréciée, dans un sourire narquois, Goebbels, le
propagandiste attitré du Troisième Reich.
Tolalito s’est demandé quels furent les pionniers de cette turbulente guerre des ondes devenue presqu’une
tradition. En tout cas, inscrite pour le meilleur et pour le pire dans le champ des communications sociopolitiques haïtiennes.
À tout seigneur tout honneur
Né à Jérémie
en 1899, le futur colonel Astrel Roland n’est qu’un
adolescent lorsqu’il s’enrôle dans la Gendarmerie
d’Haïti pendant l’Occupation américaine
d’Haïti (1915- 1934). Roland convoite très tôt
une carrière militaire et grâce à ses aptitudes
au tir, il est classé « Maître tireur, Médaille
d’or » au concours de tir des J.O. de Paris en 1924. En
1925, Astrel Roland entre à l’École militaire.
Dans les années 1940, il est un haut-gradé influent de
l’Armée d’Haïti que les politiciens se
disputent sur la voie des élections.
D’abord choyé par le président Estimé (1946-1950), le
colonel Roland s’insurge en 1948 contre le chef de l’État
qui l’accusait, nous dit l’historien Georges Corvington,
de trahison et de conspiration avec le dictateur dominicain
Trujillo pour l’assassiner. Touché dans son honneur,
le colonel Astrel Roland s’installe aux micros de la Voz
Dominicana pour étriller quotidiennement Estimé et
le traiter de tous les noms.
L’émission devint
vite populaire en Haïti où des groupes d’auditeurs
se formaient chaque midi autour d’un poste de radio pour
écouter les diatribes de Roland et ses promesses de traverser
la frontière à la tête d’une armée
pour venir libérer le peuple haïtien ! En 1949, l’OEA
agrée les plaintes d’Estimé contre Trujillo et
Roland « qui menacent la paix entre Haïti et la partie
Est de l’île. » Les micros de la Voz sont
aussitôt enlevés au colonel Roland qui laissa la
République Dominicaine pour aller s’installer à
New York, sanctuaire d’exilés de toutes les nations.
Louis Déjoie
On l’appelait agronome Déjoie
ou Sénateur Déjoie. Ce riche industriel mulâtre,
descendant du général Geffrard, un héros de la
guerre de l’indépendance haïtienne, se distinguait
par son allure dynamique et déterminée malgré
une certaine corpulence à la John Wayne. En 1957, le sénateur
Louis Déjoie posa sa candidature à la présidence
d’Haïti et croisa bientôt le fer avec les
adversaires les plus coriaces de la scène politique : Clément
Jumelle, Daniel Fignolé, François Duvalier, au cours
d’une campagne électorale qui fut, de l’avis
unanime des historiens, la plus mouvementée de l’histoire
d’Haïti … Et dont la plaie douloureuse fait gémir,
aujourd’hui encore, le peuple haïtien.
C’est sous la bannière du PAIN : Parti agricole, industriel,
national que Déjoie mena sa campagne dans l’atmosphère
électrique et tumultueuse qui prévalait dans tous les
coins du pays. Le parti déjoiiste perdit ces élections
mémorables qui enfantèrent le 22 septembre 1957 le
phénomène Duvalier, et dès mai 1958,
l’ex-sénateur Louis Déjoie, déclaré
hors-la -loi, se réfugie à l’ambassade du Mexique
puis quitte le pays pour un long exil dont il ne devait jamais
revenir.
À travers les ondes de stations de radio
cubaines, portoricaines et dominicaines, Déjoie ne mit pas
longtemps à vitupérer contre Duvalier et lança
son cri de ralliement envers ses partisans terrorisés par les
tontons-macoutes.
Située non loin du littoral, notre
maison semblait particulièrement propice à la réception
des ondes courtes sur lesquelles s’exprimait Déjoie.
Certains soirs, et malgré le couvre-feu, quelques invités
de mon père venaient chez nous, montaient l’escalier
jusqu’à l’étage puis se dirigeaient
prestement vers le poste-radio placé près de la fenêtre
donnant sur la mer.
Quoique contrariée parfois par des
sifflements et des flux de parasites, la réception était
en général si claire qu’il fallait à
maintes reprises vite baisser le volume pour éviter qu’on
n’entende de la rue. Je n’étais alors qu’un
garçonnet mais je me souviens de ces amis de mon père
pratiquement hypnotisés par l’appareil et la voix de
Déjoie. Et surtout l’un d’eux, un maigrichon long
comme une perche, qui se courbait en deux devant la radio pour ne pas
perdre un seul mot des déclarations incisives du chef.
Au
cours de séjours répétés en République
dominicaine, Déjoie rencontra plusieurs groupes d’exilés
qui projetaient des invasions armées d’Haïti…
Mais la libération que l’ex-sénateur promettait
au peuple haïtien n’eut jamais lieu.
Louis Déjoie
mourut à New York le 11 juillet 1969. Il était né
le 23 février 1896 aux Gonaïves, en Haïti.